Je suis arrivée en France dans les années 2000 (cela ne me rajeuni pas !), à cette époque, il ne fallait pas avoir soif pour boire du vin. Chaque fois que je me rendais à une soirée, que ce soit chez des amis ou dans un restô, quelqu'un s'enquiert de ce que je désirais boire. « Que veux-tu boire? » Ou « Je t’offre quelque chose à boire ? ». Des expressions courtoises pour comprendre ce que je voulais boire, en toute simplicité, vous y pensez, n'est-ce pas ? Cela faisait (et fait toujours) partie de la convivialité de la règle sociale (et commerciale) en vigueur. La question ne se posait que très rarement sur le souhait de boire ou pas.
Aujourd’hui encore pour la majorité des amis, il convient encore de prendre un verre. En fin de compte, c’est l’apéro ou le dîner et un bon hôte offre toujours à boire. Récemment, une amie très proche (et non ce n’était pas Raice) m'a demandé si j'avais soif et m'a immédiatement proposé du vin. Enfin, le vin exige-t-il la soif, ou se suffit-il à lui-même ?
Ces réflexions m’interpellent : As-tu soif ? Ou « qu'est-ce qui te ferait plaisir ? Et Je pense à Barthes (Roland, pas le Yann du Quotidien), qui j’ai connu dans ma jeunesse au Brésil sur les bancs de l’école de communication. Il a décrit en ses Mythologies, son ouvrage phare (p. 69), la relation entre les Français et le vin. Selon l’auteur, c’est la « boisson-totem » tricolore par excellence. Avant de venir en France, j’ai lu ses mots sur le « Le vin et le lait », et cela me semblait abstrait. À cette époque, je ne buvais guère de vin et je n'étais surtout pas éduquée sur les raffinements du savoir-vivre en relation avec le vin.
Aujourd’hui, malgré la crise de l’industrie viticole et les politiques publique de santé, le vin est encore et toujours un élément de la vie quotidienne de beaucoup de Français, présent dans le décor des mises en scène de la vie au bistrot, du festin ou du banquet à la maison de parents et grands-parents. Le vin est partout.
Le vin nourrit les conversations, c’est un patrimoine culturel comme Victor Hugo. Par ailleurs ce dernier, en sa célèbre phrase « Dieu n’avait fait que l’eau, l’homme a fait le vin, » transforma le vin en métaphore de la création humaine qui convertit la nature en quelque chose de plus complexe, de plus social et de plus spirituel. Le vin est un signe qui fait toujours du sens dans la société française.
Bref, si on revient à Barthes, il nous avertissait que le vin « peut servir d’alibi aussi bien au rêve qu’à la réalité, cela dépend des usagers du mythe » (p70). À l’époque de la sortie du livre, un autre monde à la fin des années 50, il expliqua que la boisson pouvait autant donner « cœur à l’ouvrage » au travailleur et « d’en avoir » clarifié au l’intellectuel, comme si le vin délivrait les mythes à lui-même. Barthes serait d’accord en décerner un diplôme à qui possède l’habilité de « savoir boire », plus que le certificat de langues, pour être apte à la nationalité française. La personne devrait prouver la conformité de sa « pratique du vin » en trois capacités à la fois : sa performance, son contrôle et sa sociabilité.
Malgré, les alibis de la consommation de Barthes, actuellement, les verres de vin auraient un peu moins la côte chez les jeunes Français, si on en croit les derniers sondages des consommateurs, ils sont délaissés au profit des pintes ou shakers de protéine.
De nos jours, le vin n’est plus la boisson des cantines ou aux grandes tablées d’usine, il est se démocratise comme un breuvage à déguster en humant et en crachant. Le paradoxe Français… on boit moins mais on déguste plus. C’est la soif du savoir…on est plus dans la qualité que dans la quantité. Les bonnes soirées demandent toujours de bonnes bouteilles, l’étiquette compte plus il parait, et nos palais cherchent des expériences sensorielles. La boisson doit être sentie par « l’étalement du plaisir », c’est le nouveau « l’acte durable de boire » du vin dirait Barthes s'il était cette année à Wine Paris. On le boit pour le plaisir du savoir. Seule la soif de déguster un moment sensoriel compte, et cette fois, sans modération !

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